KINESPORT KINESPORT
 


  • Florent Manaudou Ambassadeur Kinesport
  • SYMPOSIUM 2020
  • SYMPOSIUM 2020
  • Upgrade Lésions musculaires
  • KSP
  • KSP
  • KSP
  • KSP


BIAIS EGOISTES ET PRÉVENTION DES BLESSURES CHEZ LE SPORTIF



L’accessibilité aux études de nos jours est à la fois très bénéfique pour notre profession, mais demeure pour le moins porteuse de confusions. Bénéfique car les publications nous accompagnent dans une démarche débutée il y a bien longtemps, de raisonnement basé sur les preuves et de remises en question pour une unique raison finale, la santé et l’efficacité de nos thérapeutiques pour l’intérêt général. Cependant, si l’on en croit la revue systématique de Zadro de 2019, trop de physiothérapeutes de nos jours n’utilisent pas les Evidence Based Guidelines alors que la perception que l’on a de nos pratiques en est bien différente. Cela sous-entend pour certains que la formation n’est pas adaptée, d’autres que les guidelines ne sont pas adaptées. La présence de multiples biais, les discours contradictoires sèment une cacophonie dans laquelle s’engouffrent de nouveaux inventés « experts », prêchant la parole déformée, profitant du flou progressif. L’apparition de ces « fake mentors » fleurit sur les réseaux sociaux et profitent de ces accessibilités des publications pour les dénaturer dans une voie qui leur profite. Parallèlement, trois autres biais se sont installés. D’une part le business des études, d’autre part le galvaudage des études et enfin ce que j’appelle les biais égoïstes. 

LE BUSINESS DES ÉTUDES

Pour le premier, il est clairement remis en cause aujourd’hui la crédibilité de beaucoup de revues, y compris celle à comité de lecture. Richard Horton, en 2010 s’exprimait déjà sur le sujet : Nous faisons croire au public que l’évaluation par les pairs est un processus quasi sacré qui contribue à faire de la science le plus objectif de nos apporteurs de vérité, mais nous savons que c’est un processus biaisé, injuste, inexplicable, incomplet, facile à truquer… et souvent faux ». Les grandes entreprises Elsevier, Springer, Wiley Blackwell’s Taylor & Francis, possèdent 40% des revues scientifiques dans le monde et génèrent 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an. En 2018, Elsevier a généré plus d’un milliard de profit, dépassant les marges de Google, Apple ou encore Amazon. On comprend aisément les interactions avec des intérêts privés liés à des partenariats tels que de grands laboratoires. C’est pourquoi par exemple Elsevier a livré une bataille contre Sci-hub et libgen notamment en France et bientôt en Belgique. Les chercheurs/auteurs la plupart du temps ne sont pas payés pour écrire, sont corrigés par des professionnels non rémunérés, doivent céder leur droit d’auteur à la revue, qui elle, revend l’étude aux universités, y compris celles où travaillent ces auteurs. Les chercheurs pour être populaires doivent écrire (leurs universités ou instituts dans lequel ils travaillent leur imposent aussi), beaucoup, vite, très vite, et peuvent même être amenés à payer des revues dites prédatrices, pour être publiés dans des revues sans comité de lecture et sans validité scientifique, pourvu qu’ils paient, parfois jusqu’ à 5000 euros pour être en Openacess. C’est un cercle vicieux, sans fin, ou plutôt, si, financière pour les éditeurs.

LE GALVAUDAGE DES ÉTUDES

Pour le second il suffit de se rappeler du scandale dévoilé par le journal le monde en mai 2019 sur l’affaire Coca Cola, qui finance professionnels de santé et chercheurs pour faire oublier les risques liés à ses boissons. Par exemple en France, la marque a déboursé près de 8 millions d’euros depuis 2010 à cet effet : 18 diététiciens, nutritionnistes ou médecins du sport, financés par la marque, ont publié dans des journaux scientifiques, ou ont donné des conférences. On se souvient aussi du laboratoire Merck qui a fait appel à Elsevier pour que l’une de ses filiales, Excerpta Medica, édite une revue à comité de lecture, The Australian Journal of Bone and Joint Medicine.On a pu y lire dans 20% des publications les effets positifs des médicaments produits par Merck dont un qui a causé le décès de 20 à 40000 personnes ? L’affaire a été jugée. Beaucoup d’autres exemples existent et même à plus basse échelle. 

LES BIAIS ÉGOISTES

J’appelle les biais égoïstes, par analogie aux éléments génétiques égoïstes, où la transmission des informations est orientée au détriment du reste. Plus précisément, là où une grande partie de nos confrères professionnels, à l’heure actuelle, est embrumée dans un nuage d’incompréhension par la situation des études et le flou généré par le buzz, ils sont encore plus aveuglés par les propos écrits sur les réseaux par des traductions de mauvaises qualités, des extraits choisis hors du contexte, des conclusions rapportées non existantes et des sur-justifications. On y apporte en masse des notions sur lesquelles se raccrocher comme EBP, BPS et PRC. Cela donne un ancrage, c’est malin mais pas éthique. D’ailleurs ces biaiseurs n’écrivent jamais de contenus, ou posent de multiples questions sans apporter de réponse, et publient en cycle sur leurs propres questions. Vous l’avez tous vu. L’EBP est certainement le meilleur « fil conducteur » que la profession peut bénéficier à ce jour et ne mérite pas cette intoxication. 

MISE EN SITUATION : PUBLICATION SUR LA PRÉVENTION

J’ai lu récemment une interprétation déformée, appropriée et orientée, soit un biais égoïste, sur un groupe facebook à propos d’une publication de Physical Therapy in Sport : Injury Prediction as a non-linear system, 

Qu’est réellement cette étude ? 
Une version non définitive, (pre-proof), qui doit être soumise à révision, à une composition et une révision supplémentaire avant sa publication dans sa forme finale. Les auteurs expliquent que cette forme est accessible pour une première visibilité et préviennent le lecteur que des erreurs peuvent affecter le contenu.  « Please note that, during the production process, errors may be discovered which could affect the content… »

Vous imaginez bien que tirez des conclusions avec applications pratiques de cette forme non finalisée n’est pas acceptable et pourtant…

BIAIS EGOISTES ET PRÉVENTION DES BLESSURES CHEZ LE SPORTIF
Toutefois que dit cette prépublication ?

Benjamin D. Stern, Eric J. Hegedus, Ying-Cheng Lai, 3 américains de Caroline du nord et de l’Arizona, ont rédigé cette publication.

Curieux de nature, quand je lis une étude, avant de la commencer, je regarde qui l’a écrite et le domaine dans lequel ils ont publié avant, si il y a. Surprise,  Stern n’avait jamais encore écrit sur le sujet ni dans le sport d’ailleurs, mais plutôt sur les immunoglobulines, les protéines recombinantes, les carcinomes… Hegedus, lui, a plus publié dans les domaines de la biomécanique (knee valgus, hanche), la relation test- blessure (saut-hop test- y test, FMS..) l’épaule, les fractures de stress, les tests physiques chez des sportifs blessés, et un article sur la prévention des blessures chez le basket-ball avec en conclusion un effet bénéfique des programmes de prévention. Dans cette systematic review, les études utilisent des tests de présaison et pré-blessures non multiples et variés. Enfin, Lai n’a jamais publié dans le sport. Ces domaines de publications sont les flux de ferrofluidic, les champs magnétiques, les réseaux de propagation, la prédiction des catastrophes, les réseaux complexes, le chaos… 

Avant même de lire l’article le doute s’installe.

Passons au-delà et lisons :

Ils expliquent que le modèle proposé actuel de prédiction des blessures, qui consiste à réaliser des tests individuels et d’en tirer des déductions par modèle linéaire ou par régression, est peut être erroné.  Les détracteurs de cette approche ont répliqué qu'aucun test ou mesure unique, ni aucune combinaison de celui-ci n'a fait preuve d'une sensibilité et d'une spécificité suffisamment fortes pour prédire les blessures et que, par conséquent, le dépistage des risques (sensibilité élevée) et la prédiction de blessure (haute spécificité) devrait être abandonnée. D'autres encore ont commencé à se demander si le dépistage et la prévision des blessures est trop complexe pour les modèles linéaires utilisés dans le passé. Il est également possible qu'un modèle récursif utilisant une surveillance constante et fréquente des athlètes puissent remédier à certaines de ces lacunes.

Pour information, le modèle récursif a été proposé par Meeuwise en 2007. On est quand même loin du kine 3.0.

Nous avons publié sur le sujet notamment avec le développement de la génomique et avons proposé un modèle récursif d’étiologie dynamique, adapté et modifié.  En 2016, Cook dans le BJSM, décrivait les limites des modèles prédictifs par leur aspect non dynamique.  Vous pouvez lire dans le dernier dossier spécial KINESPORT réalisé par Germain SANIEL, sur les sprints curvilignes (ici), les 5 limitations mais aussi les travaux et réflexions de Van Dyk et Clarsen sur le sujet. Idem pour Bahr dans sa publication. La même année Bittencourt et coll. ont avancé leur réflexion dans ce domaine en recommandant un dépistage plus fréquent et en proposant que les blessures puissent être prédites par « une interaction complexe d'un réseau de déterminants ». La résistance aux blessures serait non linéaire, dynamique, et composée de facteurs interdépendants. 

L’approche intégrée que relatent les auteurs n’est pas nouvelle. 

Par ailleurs, les auteurs font remarquer la similitude entre la prédiction des blessures et la prévision d'événements extrêmement complexes tels que la trajectoire des ouragans. (D’où la présence de Lai). On passera cet épisode avec cette démodulation incohérente. On ne peut comparer par métaphore un orage à un être vivant sportif, même si nous reviendrons toutefois sur ce sujet quelque lignes plus bas.

Le but des auteurs est en fait d’écrire ce que tout le monde dit depuis des années, à savoir que la résistance d'un athlète aux blessures est un système non linéaire et dynamique. 
Ils proposent communément à bon nombres de publications précédentes, un échantillonnage fréquent de variables par le biais de tests d'athlètes et d’observations pour tenter de relever au décours de la saison sportive un changement dans le système afin de cibler efficacement les interventions préventives. 

Les auteurs expliquent que les données pour analyser les systèmes dynamiques non linéaires nécessitent toutes des données de séries chronologiques échantillonnées en continu. Ainsi pour reprendre leur métaphore… pour étudier les variables des orages, des ordinateurs puissants traitent plus de 40 millions d'observations (déterminants) qui sont recueillies plusieurs fois par jour pour mettre à jour les paramètres et générer des prévisions déterministes et globales de 10 et 15 jours. 
On comprend donc que par la possibilité de relever ses données de séries chronologiques, un nombre considérable de paramètres est à relever, certainement possible que par ordinateur, et non par l’humain via un interface informatique. D’ailleurs les auteurs concluront cet article avec finalement une prise de conscience de l’impossibilité de la manœuvre et proposent finalement un relevé de paramètres abordables dans le follow-up.

Dans leur continuité, les auteurs suggèrent ensuite que le système humain physiologique et psychosocial complexe est constitué par des états co-existants distincts : 
1) un état sain et 
2) un état blessé

Cet état binaire n’est certainement pas en phase avec la réalité et les consensus internationaux sur le sujet. En exemple, les auteurs expliquent que les résultats d'un auto-déclaration de la qualité de vie d'un athlète peut montrer peu de différence entre les joueurs lors de la présaison, mais de grandes différences deux mois plus tard en fonction des événements de la vie, comme un décès, et de la capacité des athlètes à faire face aux événements négatifs. Les auteurs continuent en expliquant que la gestion entre l’apport de stress et l’apport accommodant peut amener à se blesser ou non, un peu comme un ouragan sur son chemin à travers l'océan. 

En lisant ces lignes, on peut se demander si les auteurs ont bien pris le temps de lire les publications sur le sujet depuis une dizaine d’année. En effet, on sait que le sportif est un être humain biologique, avec des (des)-adaptations permanentes. Les données et marqueurs biologiques fluctuent dans une même journée, selon les repas, les contraintes, les entraînements, le sommeil, l’environnement et la génomique. Les états physiologiques et psychosociaux d'une personne sont en constante évolution. La plupart des staffs médicaux sportifs en club en ont bien conscience, et dire l’inverse c’est méconnaitre le milieu et les hommes/femmes.

BIAIS EGOISTES ET PRÉVENTION DES BLESSURES CHEZ LE SPORTIF
Que proposent les auteurs ? 

Les études examinant la valeur prédictive de divers tests et mesures sur le risque de blessure recueillent généralement des données à partir du screening juste avant le début de la saison sportive et les données sur les blessures sont ensuite rassemblées et analysées à un moment donné après la saison. Lors de l'analyse des données, des associations positives ou négatives entre les blessures et les résultats du dépistage sont supposées. Cependant, l'intervalle de temps entre les mesures initiales et la blessure réelle laisse souvent une période de semaines à des mois au cours desquels les facteurs contribuant à la blessure peuvent changer ou évoluer pour un certain nombre de raisons. La réciprocité des données est importante. Grâce aux progrès de la technologie, ils proposent de construire de nouveaux modèles dynamiques pour prédire les blessures chez les athlètes en utilisant une mesure de plus en plus précise et continue des conditions actuelles. La technologie portable comme les moniteurs de fréquence cardiaque, les capteurs inertiels et les systèmes de positionnement global (GPS) rend les données continues en temps réel plus accessibles. Cependant, pour certains, le coût est une limitation. Dans les cas où les outils d'évaluation de la technologie inférieure sont la seule option, ils recommandent l’échantillonnage plus fréquemment, mais également un modèle d'échantillonnage plus complet qui saisit plus de déterminants. Certains de ces déterminants ne peuvent pas être modifiés par des interventions, mais ils sont toujours précieux comme la prédisposition génétique, l'âge, les blessures passées et le sexe. De nombreux autres déterminants peuvent être évalués et modifiés et ils suggèrent de donner des exemples : 

1.Mesures d'auto-déclaration qui examinent le stress de la vie, l'anxiété et les capacités d'adaptation 
2. Évaluation de la qualité du sommeil 
3. Journal de nutrition 
4. Tests biomécaniques 
5. Tests de performance physique de stabilité, de puissance et de contrôle moteur 

Finalement tout ça pour ça !

BIAIS EGOISTES ET PRÉVENTION DES BLESSURES CHEZ LE SPORTIF
QUE RETENIR ?

2 des 3 auteurs de cette publication n’ont jamais publié dans le sport. Ils suggèrent un modèle déjà proposé, d’un niveau inférieur à ce qui se fait déjà, avec une métaphore peu cohérente et tentent finalement de rendre hyper complexe une situation qui l’est moins pour au final, parler d’échantillonnage abordable et fréquent. 


Si cela est de la kine 3.0 qui refait toc toc à la porte comme le décrit les quelques lignes facebook que j’ai parcouru en évoquant cette publication, j’attends alors avec impatience la 5.0.

Faire croire que les professionnels de santé, encadrants sportifs, ne prennent pas en compte ces paramètres multivariés cités plus haut, tels que le sommeil, la biomécanique, les données GPS et autres quand cela est possible, et de prétexter qu’il faille pour cela se former sur un logiciel pour appliquer une méthodologie révolutionnaire, c’est se moquer du monde et ne pas respecter ses confrères. 

Le contexte des publications scientifiques et des réseaux sociaux ne doit pas nous faire perdre les notions de respect et de recul. Il ne s’agit pas d’un point de vue mais de la réalité.  Chacun d’entre nous, en cabinet ou en club, doit trouver à travers les informations et synthèses des applications pratiques réelles, conformes à leur situation professionnelle et au niveau de preuves. Il ne suffit pas de vendre du rêve par un concept non éprouvé et d’utiliser des « buzz words » et des concepts philosophiques pour les accompagner. Il s’agit ici d’un contexte éducationnel et de partage et non d’un mashup (maquillage et reprise arrangée de vidéos, photos et audios) et de biais égoistes.

 ARNAUD BRUCHARD


La publication en pré-version :

Stern, B.D., Hegedus, E.J., Lai, Y.-C., Injury prediction as a non-linear system, Physical Therapy in Sports (2019), doi: https://doi.org/10.1016/j.ptsp.2019.10.010.
BIAIS EGOISTES ET PRÉVENTION DES BLESSURES CHEZ LE SPORTIF



Instagram Twitter Facebook Inscription Newsletter